Analyse de Roland Rugero sur le système éducatif – Qu’en dire ?

aRugero« L’une des causes principales des crises politiques successives que traverse le Burundi depuis, c’est l’exclusion à une certaine période de l’histoire de certaines catégories sociales dans l’enseignement supérieur, notamment dans les filières de professions libérales (médecins, avocats, entrepreneurs, architectes, etc).
Ainsi, les Hutu chanceux ont été principalement dirigés pendant des années vers les facultés pédagogiques, l’agronomie, les sciences dures, le sport, etc. La plupart n’ont pas pu continuer l’université de peur de mourir comme leurs parents de 1972 et avant, les autres par manque de moyens/soutiens. D’autres, faute de pistons au ministère de l’Education, n’ont jamais su qu’il y avait des bourses, ou alors se sont vus subtilisés leurs bourses. Les histoires de boursiers partis étudier à l’étranger sous les noms de brillants élèves incapables de quitter la colline natale par manque de moyens sont courantes.
Conséquences de tout cela: sur une certaine catégorie d’âge, il est très difficile de trouver des Hutu qui ont réussi leur vie professionnelle en dehors des fonctions gouvernementales sans être des anciens séminaristes, ou avoir été aidés par les Eglises (Catholique surtout, mais aussi les protestantes) …

Cela a évidemment des répercussions sur la gestion du pays, la floraison des complexes d’infériorité, l’incapacité de comprendre que la vie existe en dehors des postes étatiques et des décrets, etc.
Nous le voyons si bien depuis 2005.

Dieu merci: la situation a positivement évolué depuis la fin des années 1990 en termes d’inclusion dans toutes les branches de l’enseignement des différentes couches sociales du peuple burundais.
Puis est apparue la politique de « popularisation de l’éducation » chère au Cndd-Fdd, calquée sur le modèle de la « racine-base » qui fonde le parti à l’aigle (les populaires « inama-nshingiro »). Outre la dimension « marketing politique » qu’elle offre, elle a permis de permettre à des dizaines de milliers de jeunes Burundais d’avoir accès à l’enseignement de base. Je n’oublierai jamais ces couples, à Gitega, Kirundo et Bubanza qui me racontaient en 2011 comment leurs enfants ne parcouraient plus 10, 20 km par jour pour se rendre en classe « comme de notre temps ». Désormais, chaque commune burundaise a 1, 2, 3 écoles secondaires.

La politique de popularisation de l’éducation s’est étendue à l’enseignement supérieur. On avait Bujumbura, Ngozi, Gitega, Kayanza, Bururi. Il faudra désormais ajouter Muyinga, Kirundo, Bubanza, Makamba, … L’idée étant d’avoir dans chaque province une université.

Bon, l’objectif est louable, comme disent les Burundais.
Sauf que, autant pour ces établissements supérieurs que pour ces universités provinciales, la QUESTION qui se pose reste la même: « L’enseignement popularisé pour quel prix? »

Car l’éthique de la démocratie, autant que celle du développement (dans la conception occidentale des deux mots) repose sur la notion d’élite.
Il ne peut y avoir de démocratie solide et viable à long terme sans des systèmes éducatifs solides, produisant de l’ingénierie sociale (Feu Bagaza en est l’exemple à-point) et la faisant s’accoupler avec les progrès techniques.
Il ne peut y avoir de démocratie solide et viable à long terme sans élite intellectuelle au sein des partis politiques, de la société civile, des groupes de pression spontanées, des entreprises, etc. Sinon, reste uniquement la voie vers la violence, et la loi du plus fort (financièrement et/ou musculairement). Trump nous le rappelle.

Mon professeur de sociologie, de Cornell University, m’a dit en 2014: « Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi vous êtes toujours en conflit au ‪#‎Burundi‬: juste quelques pas à l’Université nationale et on saisit tout. »
Folles herbes à volonté, toilettes abandonnées d’où l’eau-coule-sans-fin, guéguerres de représentativité politique (!), grèves, grevons, grevez, maigres moyens pour la recherche, etc. Pourtant, les lieux restent le pourvoyeur principal des institutions publiques en termes de ressources humaines.

Si le Cndd-Fdd en particulier et l’ensemble de la classe politique en général, veulent nous éviter des conflits ultérieurs, il faut que l’enseignement au Burundi soit une priorité ABSOLUE. Car la première richesse de notre pays (et son plus grand problème), c’est sa population: 78% a moins de 35 ans.
Il faut introduire la notion d’élitisme (en prenant soin d’en fixer le baromètre aux seuls mérites scolaires), aussi rébarbatif que cela soit.
Il faut un intérêt urgent, spécial et massif pour l’Université du Burundi. Il faut un fonds spécial pour aider les meilleures écoles du secondaire dans le pays, mais aussi des dispositions spéciales pour soutenir les meilleures universités privées. Il faut faire voyager le maximum de jeunes burundais vers des bourses d’étude en Inde, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, pas seulement au Maghreb-Chine-Belgique-France. Créer des compétitions grassement récompensées entre étudiants, élèves, écoliers.
Le Burundi a besoin d’urgence d’une élite intellectuelle dans tous les secteurs de la vie nationale.

Sinon, en 2025, ce sera du déjà-vu. Les jeunes burundais issus de l’université burundaise populaire sans modem, écran tactile, incapables de présenter un travail sur PowerPoint, baragouinant un anglais approximatif, ne pourront jamais rivaliser avec les jeunes rwandais formés par Carnegie Mellon Rwanda, les Tanzaniens de Université de Dar es Salaam, les Kényans de Université de Nairobi, les Ugandais de Makerere University Official Page
Wapi.
Pourtant, tout ce beau monde finira à Buja, Gitega et Ngozi pour nous piquer les meilleurs postes, la libre circulation des biens et des compétences dans l’EAC aidant.
Et les jeunes burundais issus de l’université burundaise populaire seront frustrés, obligés de s’entre-étrangler pour quelques postes politiques payés quelques centaines de $ et quelques honneurs trop passagers.
Et nous aurons évidemment des élections contestées, et il y aura de nouveau des coups de feu nourris, des morts, Entebbe, puis Arusha …

MESSAGE: puisque le Burundi a déjà vécu ce que coûte les exclusions à une éducation formelle de qualité (élitiste), que tout Burundais évite de le faire vivre aux autres. »

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COMMENTAIRE

  1. Dans la première partie, l’auteur parle avec grande lucidité de la politique d’exclusion, qui a laissé des miliers d’intellectuels potentiels sur les collines (les Hutu). Il aurait dû d’abord signaler la tabula rasa de 1972, qui a effacé le bassin des compétences acquises; beaucoup en effet retournaient des universités occidentales. Alors Micombero et Bagaza ont recouru, pour combler les vides, aux rwandais et aux zairois. Pendant les 30 ans d’exclusion, donc de formation sélectionnée (en fonction de l’ethnie), combien d’intellectuels en sont-ils issus ? Quand nous disons intellectuels, nous parlons de gens qui publient des livres, qui font des inventions, qui améliorent par leur savoir le pays… j’en vois peu! Les « intellectuels burundais » lisent  la bouteille et écrivent avec la brochette, et le tour est joué.  L’école n’est pas conçue comme un étang où  prend le savoir, mais un moule où l’on passe pour changer de condition sociale (Gukira, kuba umuzungu). C’est pour cela qu’à ce jour,  beaucoup de facultés sont encore barricadées par une mafia ethnique et régionale, et les hutu qui y entrent sont éjectés dehors… par exemple le droit.
  2. Cette remarque nous amène au deuxième point: le système CNDD-FDD est-il pire que le précédent ? Je crois que non. Au contraire. L’accès à l’éducation est un droit universel, et il est illusoire de planter une démocratie dans un peuple qui ne sait ni lire ni écrire. Il a donc fallu faire un choix. Avant de penser aux postes à occuper dans le futur, il faut donner à chacun ce qui lui est dû; le minimum c’est le savoir, si petit soit-il. Nous aimerions tranquilliser l’auteur; certains pays d’Europe ont le même système que le Burundi. Il y a 20 ans, nous avons vu des staistiques d’un pays industriel européen, où la moitié de la population (30 millions) n’avaient fini que la 5° primaire, et nous avons rencontré beaucoup de  citoyens qui ne savaient ni lire ni écrire. Il ne faut donc pas blâmer le système CNDD-FDD, pour avoir fait construire beaucoup d’écoles primaires. Sans elles comment pourrait-on dénicher les futurs ingénieurs qui se cachent dans la bananeraie ?
  3. Un correctif  est pourtant obligatoire. Dans chaque pays, il faudrait une Haute Ecole, pour les meilleurs, à laquelle l’Etat consacrerait un grand budget. L’Inde après son indépendance a créé la HST (High School of Technology), d’où sont issus les ingénieurs, les informaticiens, qui sont en train de propulser le pays aux premiers rangs de la scène mondiale. Le Burundi doit se doter d’une telle école, pour les plus doués. L’autre question à résoudre est la langue. Beaucoup vont à l’école, mais ils ne comprennent rien. C’est un calvaire. Et une grande perte d’argent et de temps. Ce qui explique les niveaux très bas de notre enseignement. Si on enseignait les français en kirundi, si on leur faisait passer le concours en kirundi… vous verriez une belle foire aux cancres.

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